
Elle détourna le regard précipitamment et fixa sans le voir le mur en face d'elle. Ses yeux, agrandis par la surprise et l'abattement, ne lui étaient plus d'aucune utilité. Seuls lui semblaient réels les battements de son cœur qui résonnaient en elle, amplifiés, cognant dans son estomac comme autant de coups de poing. Comme celui qu'elle venait de recevoir et qui lui coupait le souffle.
Elle passa la main dans ses cheveux et ferma les yeux, se concentrant sur sa respiration afin d'alléger le poids qu'elle sentait à présent peser sur sa poitrine. Quand elle les rouvrit, elle prit conscience des regards posés sur elle, certains inquiets, d'autres ne reflétant qu'une franche curiosité. Elle bredouilla quelques mots, alléguant la chaleur comme excuse, et sortit prendre l'air.
La rafale de vent qui la happa sitôt la porte fermée sembla la sortir quelque peu de sa torpeur. Elle inspira à pleins poumons une grande bouffée d'air et fit quelques pas. Elle s'était pourtant convaincue que cette histoire était révolue et ne reviendrait pas la hanter. Elle y avait consacré toutes ses forces et pensait en toute sincérité y être parvenue. Et puis elle avait vu.
Oh, comme elle avait essayé de ne pas y croire! Durant tous ces mois, elle avait opposé une résistance acharnée, trouvant excuses et justifications là où il n'y avait que preuves. Le rideau était maintenant tombé, brisant d'un coup le tableau qu'elle s'était créé et la laissant plus vulnérable que jamais, elle qui avait cru à tort avoir surmonté tout cela.
Les nuages crevèrent et commencèrent à déverser leur eau sur la ville, fines gouttes de pluie qui peu à peu se transformèrent en une véritable averse. Les passants pressèrent le pas, se serrant les uns contre les autres pour conserver quelque chaleur et laisser le moins d'emprise au vent, courbant le dos et rentrant la tête dans les épaules pour éviter les gouttes.
Elle, n'en avait cure. Elle continuait son chemin, insouciante de la pluie qui s'infiltrait dans ses vêtements et dégoulinait sur son front. Bien loin de la déranger, cette pluie lui faisait l'effet d'une alliée, amplifiant l'impression grandissante qu'elle avait de perdre pied et de peu à peu se noyer, submergée par les événements. Butant contre les pavés, elle laissait ses pas la mener où bon leur semblerait. Cela non plus n'avait pas d'importance.
Elle s'arrêta soudain et regarda autour d'elle. La rue était déserte, la pluie ayant fait fuir ceux qui la peuplaient encore quelques minutes auparavant. Des bribes de conversation lui parvenaient depuis les cafés environnant, couvertes par la musique et ponctuées ça et là d'un éclat de rire. Elle observa à travers une fenêtre tous ces gens insouciants, uniquement désireux de passer du bon temps, et sentit une immense lassitude l'envahir. Elle était lasse tout d'un coup de cette existence que, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait toujours pas à contrôler. Elle se sentait comme ballotée par les vagues, luttant vainement à contre-courant jusqu'à ce que l'épuisement la contraigne à abandonner la partie.
Elle tituba et s'abattit contre le mur d'un café, posant son front contre la pierre froide. Elle s'agrippa aux briques, enfonçant ses doigts dans les jointures à s'en briser les ongles, se raccrochant à cette masse dure et solide comme à une bouée. Elle resta là à sangloter jusqu'à ce qu'elle sente une main se poser sur son épaule.
"Mademoiselle.. Que se passe-t-il? Qu'est-ce qui ne va pas?", entendit-elle une voix rocailleuse lui demander.
Elle se tourna lentement, les mains toujours en contact avec la brique derrière elle et se retrouva face à celui qui lui avait adressé la parole. C'était un homme de petite taille, appuyé sur une canne, dont les cheveux blancs parsemés de fines mèches grises attestaient de l'âge avancé. Ses yeux d'un bleu perçant, rivés sur son visage en larmes, reflétaient non pas la curiosité, mais plutôt une immense compassion, doublée d'inquiétude.
Elle posa sur lui un regard noyé, ses yeux s'accrochant à ce visage inconnu et pourtant rassurant. Doucement, elle lâcha le mur et noua ses mains, ses doigts se resserrant les uns sur les autres tel un étau. Enfin, elle entrouvrit ses lèvres tremblantes et, plongeant son regard dans le sien, prononça ces deux mots qui, seuls, lui semblaient aptes à répondre à une telle question : "On vit".
Et elle s'enfuit en courant sous la pluie battante.
Picture : Andrzej Dragan
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