vendredi 5 mars 2010

Broken souls


La brume s'infiltra insidieusement à travers les brèches qui parsemaient le mur. Doucement, tout doucement, comme pour ne pas déranger ceux dont elle allait pourtant bouleverser l'existence. Ce ne furent d'abord que de fines volutes argentées qui, peu à peu, prirent de l'importance, au fur et à mesure que s'intensifiait l'angoisse et que s'ébréchaient les murailles, gardiennes silencieuses de tant de vestiges.

Assise sur le rebord de la fenêtre, le regard perdu vers l'horizon, je la regardais gagner du terrain sans me soucier de l'agitation qui régnait quelques mètres plus bas. Chacun s'apprêtait à lutter comme il le pouvait contre ce nouveau fléau qui venait faire voler en éclats le calme qui avait été établi tant bien que mal au bout de nombreuses années. Pas moi. Agrippée aux grilles qui encadraient la fenêtre, j'étais comme hypnotisée par le spectacle qui se déroulait sous mes yeux : la brume avait déjà gagné la moitié du paysage, brouillant tout sur son passage. C'était comme de voir à travers des lunettes mal adaptées : je voyais les choses, je distinguais les objets, mais les contours étaient vagues et les formes imprécises. C'était comme une pâle copie de ce que j'avais connu, ni pire, ni meilleure. Juste différente.

Le voile grisâtre atteignit bientôt mes pieds et je me sentis envahir par un froid mordant, tel un poison qui se répand à travers les veines pour mieux arrêter le cœur. La peur s'insinua en moi et je tentai de crier, mais la brume était trop rapide et mes cris refusèrent de franchir mes lèvres. Prise de panique, je me raccrochai aux barreaux, les serrant à les broyer. "Pourvu que ce soit rapide", pensai-je.

Et soudain, une image traversa mon esprit. Un visage. Une odeur. Une étreinte. Les souvenirs affluèrent en moi en même temps que les battements de mon cœur s'accéléraient. Des vagues de chaleur affrontèrent le froid, me libérant peu à peu de l'engourdissement qui me retenait prisonnière. Alors, sans plus penser, je quittai la fenêtre et gravis le plus vite possible les étages qui me séparaient du sommet de la tour. Tâtonnant dans le brouillard, trébuchant plus d'une fois, je débouchai enfin sur la plateforme qui, plus haute que la brume, avait été épargnée. Je regardai le paysage en-dessous de moi : tout n'était que brouillard et volutes de fumée. La brume avait tout dévasté. Néanmoins, j'avais surmonté cette épreuve et, forte de cette victoire, je me fis la promesse de tout mettre en œuvre pour éradiquer à jamais ce fléau. Certes, je n'en connaissais pas le moyen. Qu'à cela ne tienne.
Je le trouverais.


Picture: Elisa Lazo de Valdez