samedi 29 août 2009

Stabbed



Elle détourna le regard précipitamment et fixa sans le voir le mur en face d'elle. Ses yeux, agrandis par la surprise et l'abattement, ne lui étaient plus d'aucune utilité. Seuls lui semblaient réels les battements de son cœur qui résonnaient en elle, amplifiés, cognant dans son estomac comme autant de coups de poing. Comme celui qu'elle venait de recevoir et qui lui coupait le souffle.
Elle passa la main dans ses cheveux et ferma les yeux, se concentrant sur sa respiration afin d'alléger le poids qu'elle sentait à présent peser sur sa poitrine. Quand elle les rouvrit, elle prit conscience des regards posés sur elle, certains inquiets, d'autres ne reflétant qu'une franche curiosité. Elle bredouilla quelques mots, alléguant la chaleur comme excuse, et sortit prendre l'air.


La rafale de vent qui la happa sitôt la porte fermée sembla la sortir quelque peu de sa torpeur. Elle inspira à pleins poumons une grande bouffée d'air et fit quelques pas. Elle s'était pourtant convaincue que cette histoire était révolue et ne reviendrait pas la hanter. Elle y avait consacré toutes ses forces et pensait en toute sincérité y être parvenue. Et puis elle avait vu.

Oh, comme elle avait essayé de ne pas y croire! Durant tous ces mois, elle avait opposé une résistance acharnée, trouvant excuses et justifications là où il n'y avait que preuves. Le rideau était maintenant tombé, brisant d'un coup le tableau qu'elle s'était créé et la laissant plus vulnérable que jamais, elle qui avait cru à tort avoir surmonté tout cela.


Les nuages crevèrent et commencèrent à déverser leur eau sur la ville, fines gouttes de pluie qui peu à peu se transformèrent en une véritable averse. Les passants pressèrent le pas, se serrant les uns contre les autres pour conserver quelque chaleur et laisser le moins d'emprise au vent, courbant le dos et rentrant la tête dans les épaules pour éviter les gouttes.
Elle, n'en avait cure. Elle continuait son chemin, insouciante de la pluie qui s'infiltrait dans ses vêtements et dégoulinait sur son front. Bien loin de la déranger, cette pluie lui faisait l'effet d'une alliée, amplifiant l'impression grandissante qu'elle avait de perdre pied et de peu à peu se noyer, submergée par les événements. Butant contre les pavés, elle laissait ses pas la mener où bon leur semblerait. Cela non plus n'avait pas d'importance.


Elle s'arrêta soudain et regarda autour d'elle. La rue était déserte, la pluie ayant fait fuir ceux qui la peuplaient encore quelques minutes auparavant. Des bribes de conversation lui parvenaient depuis les cafés environnant, couvertes par la musique et ponctuées ça et là d'un éclat de rire. Elle observa à travers une fenêtre tous ces gens insouciants, uniquement désireux de passer du bon temps, et sentit une immense lassitude l'envahir. Elle était lasse tout d'un coup de cette existence que, malgré tous ses efforts, elle ne parvenait toujours pas à contrôler. Elle se sentait comme ballotée par les vagues, luttant vainement à contre-courant jusqu'à ce que l'épuisement la contraigne à abandonner la partie.


Elle tituba et s'abattit contre le mur d'un café, posant son front contre la pierre froide. Elle s'agrippa aux briques, enfonçant ses doigts dans les jointures à s'en briser les ongles, se raccrochant à cette masse dure et solide comme à une bouée. Elle resta là à sangloter jusqu'à ce qu'elle sente une main se poser sur son épaule.
"Mademoiselle.. Que se passe-t-il? Qu'est-ce qui ne va pas?", entendit-elle une voix rocailleuse lui demander.
Elle se tourna lentement, les mains toujours en contact avec la brique derrière elle et se retrouva face à celui qui lui avait adressé la parole. C'était un homme de petite taille, appuyé sur une canne, dont les cheveux blancs parsemés de fines mèches grises attestaient de l'âge avancé. Ses yeux d'un bleu perçant, rivés sur son visage en larmes, reflétaient non pas la curiosité, mais plutôt une immense compassion, doublée d'inquiétude.


Elle posa sur lui un regard noyé, ses yeux s'accrochant à ce visage inconnu et pourtant rassurant. Doucement, elle lâcha le mur et noua ses mains, ses doigts se resserrant les uns sur les autres tel un étau. Enfin, elle entrouvrit ses lèvres tremblantes et, plongeant son regard dans le sien, prononça ces deux mots qui, seuls, lui semblaient aptes à répondre à une telle question :
"On vit".
Et elle s'enfuit en courant sous la pluie battante.


Picture : Andrzej Dragan

mercredi 29 avril 2009

Lost in between

J'ai souhaité que le temps s'arrête. Les aiguilles, signes tangibles de notre condition mortelle, ralentiraient imperceptiblement jusqu'à ne plus repartir, comme empêchées de tout mouvement par quelque lutin bien intentionné. Le vent cesserait de souffler, les oiseaux se figeraient en plein vol, tous les bruits se tairaient pour quelques secondes, quelques heures, quelques jours.
Seule, au milieu de cette scène digne des dramatisations les plus pittoresques,
je conserverais bien évidemment toutes mes facultés, juste pour souffler un moment et me débarrasser de cette fatigue accumulée, tant physique que psychique.

Les coups encaissés tout en s'efforçant de rester impassible, du moins en apparence, m'ont laissée sur les rotules.
Il est une chose de vouloir ne se soucier de rien, il en est une autre d'y parvenir. Chaque nouvelle confrontation me mine un peu plus à chaque fois, elle m'affaiblit, me faisant passer petit à petit du statut d'être humain à celui d'ombre, tout juste vivante sans être vraiment présente.
Il est temps pour moi d'opter pour ce dont j'ai besoin et non pour ce que je désire, quand bien même cela reviendrait à changer un point fondamental de ma personnalité.
Ma paix intérieure est à ce prix.

L'idée s'impose peu à peu à mon esprit, elle lutte contre les opposants qui, conservateurs, ne voient pas de raison de changer. La balance oscille, tantôt sur la gauche, tantôt sur la droite et, jour après jour, mon comportement me semble de moins en moins conséquent. Si j'ai besoin de temps pour faire ce que je veux,
j'en ai surtout besoin pour savoir ce que je veux. Encore et toujours. Problème récurrent en somme. Sans doute.
Plus j'avance, plus l'existence me semble cyclique, m'apparaissant comme une manière de mettre en application les leçons tirées des fiascos précédents. Cette fois, je m'en rends compte. Cette fois, j'en ai conscience.
Reste à faire le bon choix.

Mais contrairement à mes souhaits,
le temps ne s'arrête pas. Nul lutin ne vient au secours de mes états d'âme ni ne me permet un instant de répit. Aussi, sempiternellement, je poursuis ma route, laissant de côté mes réflexions et mes prises de conscience momentanées avec, au fond de moi, l'espoir secret qu'un jour, enfin, je comprendrai.

Picture by Gaëtan Chekaiban

mercredi 4 mars 2009

Breathless

Le temps passe.
Nul besoin d'être savant pour s'en rendre compte. Tout le monde le dit, tout le monde le sait. C'est un fait anodin que, bien souvent, on ne prend même plus la peine de remarquer. On dit "le temps passe" comme on parle de la météo. Une simple constatation, juste pour dire de meubler une conversation. Pas de quoi en faire un roman. Et pourtant, c'est sur le temps que je veux écrire aujourd'hui, c'est à son sujet que les mots me viennent et qu'il me faut apaiser mon esprit. Car s'il est une impression qui s'impose de plus en plus et qui me submerge actuellement, c'est bien la vitesse insoutenable du temps.
C'est maintenant une certitude : le temps passe vite.

Trop vite.


Il est paradoxal de se pencher sur cette vitesse temporelle sous certains rapports. Car si les heures semblent ne jamais devoir passer, les journées et les semaines, elles, ne durent qu'une seconde, s'achevant avant même qu'on ne se soit rendu compte qu'elles ont commencé. A peine a-t-on le temps de réaliser que le week-end est terminé que, déjà, un autre commence. Agréable, me direz-vous. Sans doute. Et pourtant, ce phénomène, bien plus que me réjouir, me déstabilise. Je vois les jours, les mois me filer entre les doigts sans parvenir à en capturer l'essence, sans en déterminer la raison d'être. Les jours succèdent aux jours, établissant une routine coupée ci et là par de brèves étincelles, ni plus ni moins que des faux semblants destinés à donner l'impression, un court instant, que notre existence a pris un tournant. Parfois, cela s'avère être le cas. La plupart du temps, ce n'est qu'une réminiscence, juste le temps de vivre autre chose avant de replonger dans le moule de l'humanité.

Et pourtant, face à ce temps qui passe sans que le monde ne change, j'en viens à m'interroger. Alors c'est ça la vie? Une succession de chemins tracés, un éternel recommencement sur fond de nouveauté? Des années dépourvues de sens en somme, sinon celui qu'a l'existence d'un pion sur un plateau de jeu..

Je veux plus que cela. Je veux pouvoir me retourner dans vingt, trente ans et me dire que oui, j'ai vécu, j'ai vécu ma vie telle que je la désirais, avec des éléments discordants, mais avec une harmonie d'ensemble et le sentiment de n'avoir rien raté. Je veux pouvoir contempler mon passé sans regrets, sans le désir d'y changer quelque chose. C'est idyllique, certes, impossible sûrement, mais je veux m'approcher de cet idéal jusqu'à le toucher du bout du doigt et comprendre que je n'ai pas fait que survivre dans l'attente de la fin. Je veux ce dont rêve tout un chacun. Je veux vivre avec un grand V.


Certains renoncent après quelques foulées, trop peu téméraires ou trop incertains. D'autres se perdent en chemin. Ténue est la frontière entre remord et regret. La voie que je suivrai reste à déterminer. Seules les pensées m'habitent à présent, les pensées et la conviction que la vie ne se résume pas qu'à cela. Avec toute l'innocence et l'inconscience des maigres années que je traîne derrière moi, j'ose espérer pouvoir vivre cette vie à laquelle j'aspire.
Un rêve de plus en somme. Sans doute.
Reste maintenant à déterminer l'avenir qui l'attend.


dimanche 25 janvier 2009

Rétrospective


2009.
Encore une nouvelle année qui commence, une nouvelle page à écrire pour une autre à tourner. Bien plus qu'un renouveau, c'est une continuité à assurer
. C'est la progression d'une vie, l'addition de tous ces souhaits de bonheur et de santé à concrétiser. Certains voient là l'occasion de prendre des bonnes résolutions qu'ils oublieront sitôt la semaine terminée. D'autres voient cela comme un nouveau départ, l'opportunité de tout laisser derrière soi pour commencer quelque chose de complètement différent, tentant ainsi vainement de se défaire de leur passé. Pour d'autres encore, comme pour moi, c'est le moment de faire le point, d'examiner ces mois écoulés et d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

2008 aura sans doute été l'année la plus riche de mon existence. La plus contrastée aussi. Combien d'événements marquants se seront déroulés durant ce laps de temps! Que de changements aussi, tant existentiels que psychologiques. Cette année m'aura fait évoluer plus que toutes les autres réunies. Un nouvel état d'esprit aura vu le jour, de nouveaux objectifs, une nouvelle mentalité. Bien que les fondements de ma personnalité soient à jamais immuables, c'est une tout autre personne qui aura été façonnée durant les mois écoulés. Changement néfaste ou positif, cela est maintenant à démontrer. La certitude m'aura au moins été donnée qu'il est toujours possible de se relever. Tout n'est question que de volonté.

2008 aura également vu la fin de mes attentes. Un à un, les traits sont parvenus à bout du calendrier, le compte-à-rebours est arrivé à terme. Une vie complètement différente a commencé pour moi, diamétralement opposée à l'existence que j'avais jusqu'ici menée. Et force est de constater que cela me plaît. La pièce manquante s'est enfin emboitée dans l'édifice, harmonisant l'ensemble déjà réalisé et en solidifiant les bases pour les années à venir. Et si les responsabilités s'en sont vues décuplées, mes épaules me semblent désormais de taille à les supporter. Bien sûr, tout n'ira pas sans mal. Bien des combats devront être menés pour atteindre le niveau supérieur. Encore et toujours...

En y repensant, il semblerait que 2008 ait été la meilleure année que j'aie vécue depuis bien longtemps. De grandes réalisations, des changements marquants, la concrétisation de certaines entreprises, de certaines attentes, ... Autant de raisons de se réjouir!
Et pourtant, à repenser à ces moments passés, un mauvais pressentiment s'empare de moi. Une telle année ne peut être égalée. Parvenue à son sommet, toute courbe doit un jour redescendre, que ce soit aujourd'hui, demain ou dans un temps bien plus lointain. Bien que j'espère ardemment me tromper, il me semble au fond de moi que l'année nouvelle ne sera pas aussi glorieuse ou réjouissante que la précédente. Un sentiment sans fondement, certes, mais qui n'en est pas moins présent. Quoi qu'il en soit, il est maintenant temps pour 2009 de faire ses preuves.
Alea jacta est.

Picture by Elisa Lazo de Valdez

vendredi 31 octobre 2008

Echec et mat


L'échec. Le mot en lui-même est menaçant. Il claque, tranchant, tel le couperet qui tombe et détruit tout sur son passage. Il agresse et effraie tout à la fois, digne représentant de ce qu'il renferme et sous-entend. L'échec, cette consécration de l'impuissance dans laquelle nous nous trouvons de diriger tout comme on le souhaiterait. C'est la preuve tangible, le cri unanime du "vous n'êtes pas à la hauteur" qui résonne et s'amplifie tandis que, de partout, les doigts se tendent vers vous et vous enferment dans cette réalité nouvelle. Le verdict attendu depuis si longtemps est enfin tombé : vous avez échoué.

Ces mots me poursuivront longtemps.
"Nous sommes en situation d'échec", a-t-il dit. Le ton est neutre, désintéressé, presque indifférent. Tout au plus une simple constatation, la routine. Ils me firent l'effet d'un coup de poing dans l'estomac, la confirmation de la crainte qui couvait en moi depuis la dernière demi-heure. Pas vraiment une surprise, non. Juste l'officialisation, l'envol du faible doute qui persistait envers et contre tout. Les yeux se brouillent mais l'orgueil est plus fort que tout. Pas maintenant, pas déjà. Pas devant lui qui, imperturbable, débite un discours déjà cent et cent fois redit. "Nous sommes en situation d'échec, au revoir et à la fois prochaine".

Et c'est bien plus qu'une simple déception que cet échec. C'est l'ego qui saigne, blessé un peu plus chaque fois que la nouvelle est annoncée à ceux qui y croyaient. Amère constatation. Bien plus qu'une épreuve ratée, cet échec met en relief tous les autres, tout ce qui n'aura pas été accompli. Tant d'entreprises avortées, tant de rêves piétinés, de désirs relégués à l'arrière-plan.. Enfouis en chacun de nous, ils sont là pour nous rappeler notre condition humaine et les faiblesses qu'elle implique. Ils nous incitent à riposter et à obtenir revanche. Car un échec, loin d'être insurmontable, se combat, il se renverse. Jusqu'à l'échec et mat..


Picture : Sairenphoto

samedi 23 août 2008

A moment's rest


Jamais je n'aurais cru assister un jour à un lever de soleil.
Le mois d'août se sera pourtant chargé de réfuter cette croyance qui n'a plus aujourd'hui lieu d'être. Jour après jour, matin après matin, c'est levée avant l'aube que je prends part pour la première fois de ma vie à un nouveau monde : celui du crépuscule.
Les yeux luttant contre le sommeil toujours présent, je parviens néanmoins à les maintenir ouverts et à les gorger de cette lumière unique et à nulle autre comparable. Le jour se lève, au premier abord timide et incertain. Seules quelques minutes lui seront toutefois nécessaires pour éradiquer, le temps de quelques heures, toute obscurité du paysage matinal.

Les personnes assistant à ce spectacle varient peu d'un jour à l'autre. Le grand homme en costume-cravate portant une courte barbe brune; la femme aux cheveux blonds ternes, des cernes sous les yeux, emmitouflée dans son mateau gris délavé; l'ouvrier en bleu de travail, casquette sur la tête et mp3 sur les oreilles; ... Rares sont les amateurs, et peu d'entres eux sont sensibles au paysage qui s'illumine lentement sous leurs yeux aveugles. Ils avancent, le pas vif et la tête baissée, uniquement préoccupés de gagner quelques précieuses minutes de ce temps déjà perdu.

C'est pourtant une heure magique que ce 6h du matin. Bien plus que la naissance d'un jour nouveau et l'illumination d'un coin de terre, c'est la réunion de deux mondes diamétralement opposés : celui du jour et celui de la nuit. C'est le moment où les travailleurs croisent les fêtards, où certains commencent leur journée tandis que d'autres clôturent seulement la précédente. Certains partent, d'autres reviennent, tous accablés du poids d'une fatigue aux causes bien différentes. Les regards se croisent et se détournent, tantôt désapprobateurs quant au mode de vie ainsi affiché, tantôt envieux de cette liberté, de ce temps duquel profiter. L'un comme l'autre poursuivent néanmoins leur chemin sans s'arrêter, oubliant bien vite l'autre et le monde qu'il évoquait, qui par nostalgie du passé, qui par crainte de l'avenir et du moment où, immanquablement, il faudra basculer de l'autre côté.

Jamais je n'aurais cru assister à un lever de soleil.
Et pourtant, au fil des jours, je me rends compte que, si le spectacle en lui-même est unique en son genre, il n'égale en rien l'atmosphère qui l'englobe. Aussi, la tête appuyée contre la vitre du compartiment, les paupières se fermant doucement malgré ma volonté, je garde précieusement en mémoire les images enregistrées, consciente que l'occasion ne se représentera pas de sitôt.
Car si un lever de soleil est exceptionnel, il ne remplace en rien ce temps révolu où il était permis de dormir jusqu'à pas d'heure.
Et ça, ça n'a pas de prix!

samedi 19 juillet 2008

We're only just as happy as it seems to be





« Attention… Plus personne ne bouge… 3, 2, 1, cheese »

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Le flash retentit et se réverbère sur les vitres, créant la sensation d’être entouré par des milliers de spots, tous convergeant vers le centre de la pièce et la scène qui s’y tient. La disposition varie peu d’un cas à l’autre. Invariablement, on retrouve ce groupe, cette masse de personnes, opposé à un élément isolé qui leur fait face. La pièce est lumineuse, le fond choisi avec soin, chaque détail minutieusement réfléchi. Tout semble parfait, de l’harmonie qui se dégage de l’image aux sourires figés sur les visages.
Le bonheur en format 10x15…

Perpétuellement, ce sont les mêmes clichés qui se reproduisent. En vacances au bord de la mer, enlacés devant la tour Eiffel, réunis devant un gâteau d’anniversaire… Les occasions varient peu. Et puis il y a ce sempiternel sourire, encore et toujours, aussi sûrement que s’il avait été dessiné par-dessus un masque. Un masque… Quel terme serait plus approprié pour définir cette mascarade que l’on appelle « photographie » ? Le temps de quelques secondes, tout ne devient qu’histoire d’apparence, de paraître et surtout, surtout, de donner cette illusion de bonheur et d’enthousiasme. Les grimaces sont éradiquées, les moues boudeuses supprimées, les larmes inconcevables. Seules échappent au tri méthodique les traces de joie et de bonne humeur. Car les photos sont les preuves laissées à la postérité que tout va bien dans le meilleur des mondes, le message crié haut et fort du « j’ai réussi, nous sommes heureux ».
Qu’importe s’il faut nous-mêmes fabriquer ces preuves !

Tout cela ne m’intéresse pas. Cent fois j’ai consulté ces mêmes albums photos, cent fois je me suis arrêtée sur les mêmes images, les mêmes scènes figées pour n’en voir que le vernis. Cela n’a plus aucun sens. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qui se cache derrière. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre cette image en tant que scène, en tant que souvenir, que moment, et non plus en tant que photographie. Je veux pouvoir me plonger dans chaque image, en ressentir l’ambiance qui régnait alors, l’état d’esprit dans lequel chacun était et les événements qui s’étaient produits. Je veux reconstituer l’histoire, et non pas le moment.
Je veux comprendre la trace dans son authenticité, et non pas comme un montage.

Je tourne encore et encore les mêmes pages, ces sourires cent et cent fois revus d’un passé enfoui. Je sais ce que je ressentais. Je sais les pensées qui me traversaient et les efforts qu’il m’a fallu fournir pour sourire ou, au contraire, paraître posée et détendue le temps de la photo.
Je tourne les pages, encore et encore, passant outre les yeux rouges, effleurant au passage ces visages, parties de ma vie sans l’être vraiment.
Je sais ce que je ressentais.
Mais eux, à côté de moi, qu’est-ce qu’ils pensaient ?